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Engagement politique et responsabilité chrétienne

par Louis Schweitzer

Il existe à ce sujet une grande variété d’opinions. Certains considèrent que la foi nous oblige à nous détourner des préoccupations et des engagements de ce monde et qu’il serait impossible de s’engager tout en restant fidèle. A l’inverse, d’autres ont fait de l’engagement politique l’essentiel de la responsabilité chrétienne, particulièrement à l’époque où les théologies de la libération fleurissaient. Certains, aujourd’hui, parmi les évangéliques, souhaiteraient voir se manifester une sorte d’ordre chrétien basé largement sur la loi de l’Ancien Testament alors que d’autres fondent leurs positions dans ces domaines sur le sermon sur le montagne. La présentation qui suit n’est donc que le survol d’une approche parmi beaucoup d’autres.

Dans la Bible

Disons rapidement que, dans l’Ancien Testament, il n’y a pas de réelle distinction entre le peuple et « l’Église », donc entre loi civile et lois proprement religieuses. La seule distinction, mais elle est de taille, est dans les fonctions. En effet, le roi (fonction politique) et le prêtre (fonction religieuse) ont des charges qui ne doivent pas être confondues.

Dans le nouveau Testament, Jésus semble garder une prudente réserve à l’égard du pouvoir. Si les disciples ou le peuple voient en lui le Messie politique qui libèrera Israël, Jésus lui-même évite de s’avancer sur un terrain ou, de part et d’autres, on cherche à le mener.

Son ministère sera pourtant perçu comme un danger par les autorités en place, qu’elles soient politiques ou religieuses et c’est pour motif politique qu’il sera arrêté et crucifié (« roi des juifs »).

Une dimension de l’amour

Si le centre du message évangélique est l’annonce de la grâce de Dieu et de son pardon, car Dieu est amour, le comportement humain qui en découle est également l’amour, amour de Dieu et amour du prochain. Là est l’essentiel de toute la vie chrétienne et chacun connaît la célèbre parabole du bon Samaritain (Luc 10). Des milliers de chrétiens de toute confession ont, à la suite du samaritain de la parabole, soigné, nourri, servi leur prochain. Mais cela relevait généralement de l’action sociale plus que de l’engagement politique.

Imaginons maintenant une suite à la parabole. Quelques jours plus tard, sur la même route, un autre voyageur était agressé et laissé pour mort. Et il n’avait peut-être pas eu la chance d’être sur le passage d’un bon samaritain. Puis, jour après jour, des dizaines d’agression eurent lieu toujours sur cette même route. Comment pourrions nous être le bon samaritain de chacune de ces victimes ? On peut imaginer installer des postes de soin et des patrouilles de bons samaritains pour ramasser les blessés. Mais ne serait-il pas également utile de réfléchir ensemble pour savoir comment il serait possible de rendre cette route plus sûre ? On entre alors dans le domaine politique. On passe d’une relation courte à une relation plus longue, d’un rapport direct avec le problème concret à une rapport un peu plus lointain, mais le fondement, l’orientation, l’exigence essentielle sont bien les mêmes. Donner à manger à celui qui a faim est bien. Mais lutter contre les causes de la misère l’est aussi. Les deux sont utiles mais l’un ne peut remplacer l’autre si l’amour se veut concret. Il faut s’engager pour défendre la justice, mais corriger les structures d’injustice qui font le malheur des hommes suppose une vision plus large du fonctionnement de nos sociétés.

L’éthique et la technique

Dans toute pratique politique, on peut distinguer deux étages qui sont inséparables, mais qu’il importe de ne pas confondre : l’ « éthique » et le « technique ».

Par le mot « éthique », nous entendons ici les principes fondamentaux qui donnent à une pratique ses finalités et ses grandes orientations. L’aspect technique concernera la mise en œuvre concrète, les moyens choisis pour parvenir à ces objectifs. L’économie, les lois qui règlent le proprement politique en font partie.

Quant à cet aspect « technique », la foi chrétienne n’a pas grand chose à dire me semble-t-il, sinon lorsqu’il empiète sur les orientations fondamentales. La Bible manifeste d’ailleurs une grande liberté à cet égard. Le Dieu d’Israël est plus que réticent devant la monarchie (1 Sam 8), mais puisque le peuple la souhaite pour faire comme les autres, Dieu va le guider par des rois qu’il choisira. De même, la loi prévoit que le pays sera divisé en petites propriétés, avec remise à plat de la répartition tous les 50 ans (Lv 25), mais Joseph, devenu premier ministre d’Egypte, va en quelque sorte nationaliser (pharaoniser) les terres du pays pour le sauver de la famine. Il s’agit d’adapter la réponse aux circonstances particulières d’un lieu et d’un temps.

Les lignes directrices

En revanche, l’Ecriture nous présente un certain nombre de lignes directrices en dehors desquelles il n’est pas possible d’imaginer un engagement politique qui se veuille en accord avec la foi. Il serait trop long de les énumérer et plus encore de les développer. En voici simplement quelques unes rapidement évoquées.

La valeur absolue de la personne humaine. Dieu aime chaque personne. C’est elle qui est la fin véritable de toute politique et non les lois de l’histoire ou de l’économie, ou les masses ou la personne humaine d’après-demain.

L’attention particulière aux petits et aux pauvres. Non pas pour des raisons plus ou moins romantiques, mais parce qu’ils sont les personnes humaines dont la dignité ne s’impose pas. Ils ont le plus besoin d’attention car il est tentant et facile de les laisser de côté.

La recherche de la justice. Car elle est le minimum de l’amour et qu’elle est une nécessité dès que la relation cesse d’être entre deux personnes. Tout l’Ancien Testament ne cesse de proclamer son importance.

La solidarité humaine. Tous les êtres humains sont créés à l’image de Dieu, d’où leur égale dignité.. Ce qui veut dire que toute distinction de race, de classe, de langue ou de nation est seconde. Les communautés humaines particulières, légitimes et nécessaires, ne doivent jamais avoir le dernier mot.

Le réalisme. Ce que le chrétien est appelé à rechercher dans le domaine politique, c’est le bien d’une communauté humaine concrète, pas le Royaume. Une communauté d’hommes et de femmes, aimés de Dieu et pécheurs, imparfaits et infiniment respectables. Se faire des illusions et ne pas tenir compte de la réalité conduit au mieux à des échecs, au pire à des drames.

Attentif à la vocation de chacun

La politique n’est pas tout et chacun n’est pas appelé à s’engager. Il faut d’ailleurs distinguer divers aspects.

L’Église ne doit prendre la parole que lorsque des valeurs essentielles sont en cause. Alors, se taire peut devenir une infidélité. Mais en dehors de ces cas particuliers (torture, racisme, antisémitisme, injustices flagrantes etc.), elle n’a pas à se mêler du jeu politique sinon pour rappeler les lignes directrices.

Le chrétien peut être appelé à prendre position et à s’engager. Il essaiera de le faire en restant fidèle aux grandes lignes que lui dicte sa foi et en distinguant les nécessaires compromis dont la politique est faite et les compromissions qui sont une atteinte à la vérité et une manière de fausser tout engagement.

Des chrétiens ensemble peuvent être appelés à s’engager en tant que chrétiens. Mais ils ne sont pas l’Église et d’autres chrétiens peuvent légitimement faire d’autres choix. Des exemples comme celui de Martin Luther King et du mouvement qu’il a suscité montrent la possible fécondité de telles actions.

C’est à chacun de discerner l’appel qui lui est adressé. Certains chrétiens pourront être appelés à servir les hommes par leurs responsabilités politiques. Il nous reviendra de prier pour eux. Cependant, il faut nous souvenir qu’en démocratie, nous sommes tous citoyens et appelés dans les votes à opérer des choix en conscience. Cette responsabilité-là est un privilège de notre temps ; à nous de savoir en tirer les conséquences.

Juin 2006