Retour à Protestantisme et société

Retour à l'accueil

Eglise et Politique: une perspective mennonite

par Neal Blough

La réflexion chrétienne sur la politique ne se fait jamais dans un vide. Les circonstances concrètes de l’histoire ont toujours contribué à la naissance de positions variées. Quant à la position mennonite sur la politique, elle trouve son origine dans le contexte de la naissance de l’anabaptisme pacifique en Suisse, en Allemagne et aux Pays Bas au 16 e siècle. Puisque la théologie anabaptiste du baptême mettait en question la synthèse « constantinienne » médiévale, elle a connu un rejet massif de la part des réformateurs et de l’Eglise catholique. La théologie politique mennonite a été forgée dans le cadre de ce refus et de la persécution qui s’en est suivi.

Cette théologie ressemble à certains égards à celle du christianisme des premiers siècle, où la distinction entre l’Eglise et le monde est plutôt nette. Très tôt dans les milieux anabaptistes se développe un accent très fort sur la séparation d’avec le monde. L’éthique chrétienne se fait à partir des paroles et de l’exemple du Christ, tandis que le monde—même si l’empereur, les rois et les princes sont chrétiens—est prisonnier de l’orgueil et de la violence. La position mennonite s’est donc traduite par le refus d’occuper des positions politiques, le refus d’exercer la violence sous quelque forme que ce soit et même le refus de prêter serment.1 En dehors des Pays Bas, où les mennonites ont pu plus ou moins s’intégrer dès le 17 e siècle, les mennonites ont connu des siècles d’émigration et de vie à l’écart de toute implication politique. En Alsace, la notion de séparation a été renforcée par la naissance de la tendance amish, produit d’un schisme anabaptiste de la fin du 17 e siècle.

Comme c’était souvent le cas ailleurs, les anabaptistes d’origine suisse qui se sont installés dans les régions de Colmar et de Montbéliard aux 17 e et 18 e siècles ont été acceptés à condition qu’ils ne fassent aucun prosélytisme et qu’ils vivent à l’écart, « entre eux ». En échange, jusqu’ au début du 19 e siècle, les autorités leur ont accordé le droit de ne pas porter des armes. A partir de la Révolution française et de l’époque napoléonienne, ce privilège est devenu très fragile et a fini par disparaître, entraînant un phénomène important d’émigration vers l’Amérique du Nord tout au long du 19 e siècle.

Le 20 e siècle a vu un certain changement d’attitude, d’abord en Amérique du Nord, ensuite en Europe.. Plusieurs facteurs ont joué, mais c’était surtout la question de l’objection de conscience pendant les deux guerres mondiales, la guerre d’Algérie et celle de Vietnam (du moins pour les mennonites américains) qui a été le moteur de la réflexion politique.

En même temps, l’inculturation grandissante des mennonites européens et américains a posé la question des liens avec « le monde » y compris celui de la politique. L’expérience de nombreux objecteurs de conscience et la création de programmes de service civil ont provoqué une rencontre entre beaucoup de mennonites et les questions concrètes du monde sociopolitique. Des institutions médicales ou sociales sont nées, ainsi que des universités mennonites, ce qui a posé la question d’une théologie et d’une pratique de l’institution et des rapports sociaux. D’un autre côté, un développement important sur le plan théologique, à partir d’une redécouverte des sources anabaptistes du 16 e siècle, a abouti à un regard nouveau sur le monde et l’engagement politique, le plus souvent avec l’effort de maintenir une pratique de la non-violence.2

Actuellement, on pourrait constater trois grandes tendances dans le monde mennonite. Une première, représentée par les amish et les mennonites conservateurs dans plusieurs pays, prolonge plus ou moins la position du 16 e siècle, à tel point que beaucoup refusent de voter. Ensuite, ici et là, les mennonites ont adopté des positions plus classiques, entraînant parfois l’acceptation du service militaire, mais aussi l’existence de maires ou de parlementaires mennonites. Troisièmement, on constate une tendance plus activiste qui consiste à envisager un engagement sociopolitique à partir d’une théologie et d’une pratique de la non-violence.

Cette dernière tendance se manifeste dans plusieurs pays, y compris ceux du monde « en voie de développement ».. En France, depuis une cinquantaine d’années, on constate une réflexion renouvelée à cet égard.3 En Amérique du Nord, les mennonites ont créé des bureaux de liaison politique à Washington et à Ottawa ainsi qu’auprès des Nations unies à New York. Dans cette même ligne, beaucoup de mennonites se sont intéressés à la médiation et aux théories de résolution de conflit, allant jusqu’à la création de programmes universitaires4 ou de centres spécialisés, tel le Centre Mennonite de Bruxelles. Les mennonites ont aussi été très actifs dans la réflexion et la pratique concernant la justice dite « restauratrice » (plutôt que punitive). Fernando Enns, jeune théologien mennonite allemand, a joué un rôle clé dans le lancement du programme « Vaincre la Violence » du COE, actuellement dirigé par Hansuli Gerber, un mennonite suisse.5 Le dialogue international catholique mennonite (1998-2003) a porté une attention particulière à la non-violence et à la paix, y compris les questions d’engagement et de moyens politiques.6

Pour conclure, nous pouvons affirmer que la spécificité mennonite a toujours consisté à théoriser une distinction entre l’Eglise et le monde et à poser la question de l’implication politique du chrétien à partir de la problématique de la violence et de la paix. Dans les premiers siècles de leur histoire, les mennonites ont marqué leur engagement politique par le refus de porter des armes et par un effort rester à l’écart de la société. Plus récemment, à partir du milieu du 20 e siècle, la rencontre avec le monde et une conscience grandissante du lien entre la paix et la justice a produit une théologie plus « activiste » et le désir de s’impliquer de manière plus concrète dans le processus politique.

Juin 2006

1 Cette position a été élaborée dès 1527 dans la « Confession de Schleitheim » (voir http://www.bienenberg.ch/biblioanab/Biblioanab/Documents.html

2 Voir N. Blough, “Harold Bender, ‘La vision anabaptiste’ et les Mennonites de France”, Bulletin de la société de l’histoire du protestantisme français, janv-mars 2002, 151-177.

3 Voir par exemple Claude Baecher, « Pour une éthique de la paix » ( http://www.centre-mennonite.fr/pdf/ETHIQUE_DE_LA_PAIX.pdf ), Frédéric de Coninck, La justice et la puissance, Editions La Clairière, 1998, ou la traduction du livre clé de John Yoder, Jésus et le politique, Lausanne, 1984.

4 Nous citons pour exemple le « Centre for Justice and Peacebuilding », de « Eastern Mennonite University » en Virginie, avec un programme de mastère en « transformation de conflit ». ( http://www.emu.edu/ctp/ )

5 Un colloque théologique où les mennonites et quakers (« Eglises historiquement pacifistes ») ont dialogué avec le COE a eu lieu au Bienenberg, école théologique mennonite près de Bâle, en 2001.

6 Appelés ensemble à faire œuvre de paix, (disponible à http://www.centre-mennonite.fr/pdf/Rapport_CathoMenno_Final_FR_-_PDF.pdf )