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L’Eglise, les chrétiens et la politique en perspective luthérienne

par Marc Lienhard

juin 2006

I. D’où venons-nous ?

1. Une certaine compréhension des deux règnes

Pendant longtemps, et surtout au 19 e siècle, beaucoup de luthériens ont déduit de cette distinction, qu’on ne trouve pas seulement chez Luther, qu’il y avait d’une part le champ de l’intériorité et du culte, domaine propre de l’Eglise, et d’autre part celui de la vie sociale et de l’Etat, régis par leurs propres lois. Par ailleurs, on pensait que l’Eglise, et en particulier ceux qui étaient en charge de la prédication, n’avaient pas vocation à s’engager dans le domaine politique, sinon par un message très général. Il leur revenait d’œuvrer pour le renouvellement des individus qui, eux, devaient s’engager dans la vie sociale et politique.

2. Cela n’a pas empêché, en référence à Romains 13, 1 (« Soyez soumis aux autorités »), notamment en Allemagne, des liens très discutables entre certaines Eglises et les autorités en place, notamment au moment de la Première Guerre mondiale ou sous le nazisme.

3 . Au sein de l’ECAAL, le lien avec l’Etat, l’héritage piétiste (considérant la politique comme une dimension impure d'un monde mauvais), mais aussi des expériences malheureuses au cours des deux guerres mondiales, ont souvent entraîné un certain désengagement politique de l'Eglise, voire de bien des chrétiens individuels.

II. Où en sommes-nous aujourd’hui ?

A côté d’une relecture de l’Ecriture (le salut n’est pas limité au pardon des péchés et à l’individu, la vision de l’homme, de la société et des pouvoirs sous le regard de Dieu comporte des implications socio-politiques, etc), les luthériens ont réexaminé l’action de Luther et le sens de la distinction entre les deux règnes :

1. Tout en soulignant les différences de situation entre le 16 e et le 20 e siècle, ils ont relevé les nombreuses prises de position socio-politiques de Luther en tant que prédicateur de l’Evangile. Ce dernier s’est fait l’avocat d’une nouvelle justice et de nouvelles règles juridiques à l’encontre des pratiques féodales, où les seigneurs se faisaient justice eux-mêmes ; il n’a cessé de réclamer la création d’écoles, y voyant un lien évident avec la prédication de l’Evangile ; il s’est élevé contre les pratiques des usuriers et contre un certain nombre de guerres.

2. La conception des deux règnes souligne l’amour de Dieu pour le monde. Par le règne temporel et ses institutions, Dieu œuvre pour préserver la vie humaine du chaos et pour permettre le coexistence entre les hommes. Ni l’Eglise ni le chrétien individuel ne sauraient s’en désintéresser. Même si ce règne, situé sous le signe du provisoire, comporte des limites et des ambivalences, les chrétiens doivent s’y engager par amour et par solidarité. Le règne dit spirituel, c’est-à-dire le renouvellement intérieur des hommes, les y conduit. Ce règne s’effectue intérieurement par la foi suscitée par la Parole de Dieu et les sacrements. Visant l’intériorité des consciences, il échappe à l’empire de toutes les autorités terrestres auxquelles il rappelle aussi leurs limites : l’Etat n’a pas à proclamer l’Evangile, ni une quelconque idéologie qui le remplacerait, mais doit assurer la paix et le bien-être des citoyens. L’Eglise ne peut répandre l’Evangile par la force ni contraindre les consciences.

III. Fondements et perspectives théologiques de l’engagement politique

L’annonce de la justification par la foi qui fut au cœur du message paulinien, puis du message luthérien au 16 e siècle, nous libère de nos fautes et de nos culpabilités. Proclamant le parti pris de Dieu pour l’humanité, il nous met debout et nous rend confiants pour affronter les pouvoirs de destruction et la mort. Il nous délivre du poids du passé et de la crainte de l’avenir et nous encourage à œuvrer pour la vie.
« Dans une société où la rentabilité et la croissance économique effrénée risquent sans cesse d’engendrer l’exclusion, où la politique régionale, nationale et internationale risque de n’être qu’une course au pouvoir, le message du parti pris de Dieu pour toute l’humanité donne sens et dignité à toute vie humaine. Personne ne saurait être exclu, qu’il soit riche ou pauvre, productif ou non productif, proche ou étranger, homme ou femme, innocent ou coupable, ami ou ennemi […]. Dans une société où l’homme risque de pervertir sa liberté par un usage irresponsable de son savoir et de son pouvoir au détriment des autres et de la création tout entière, l’Evangile nous appelle à une gestion responsable, soucieuse d’un nouvel ordre économique et écologique régional, national et international […]. Dans une société où la privatisation de la liberté et l’individualisme exacerbé conduisent à une indifférence généralisée, où le pouvoir de l’argent sert souvent de référence, où l’égoïsme individuel ou collectif menace la survie même de la création, le message libérateur de l’Evangile crée une solidarité nouvelle. Liberté et service mutuel ne se contredisent pas, mais sont les deux faces d’une même réalité […].
Nous ne pouvons pas rendre le monde parfait, mais nous avons la liberté et la responsabilité de témoigner de l’amour de Dieu là où règnent le mal et la souffrance et de nous opposer aux pouvoirs de destruction et à la mort. Dans un monde où l’espérance s’éteint, l’Evangile s’oppose à toute résignation et suscite des signes du Royaume de Dieu » (Fondements et implications de l’engagement politique des chrétiens et de l’Eglise, Déclaration du Consistoire Supérieur de l’ECAAL, mars 1992).

IV. Traduire les visées de l’Evangile dans l’espace socio-politique

1. L’Eglise participe au combat pour l’homme, créature de Dieu. Elle se préoccupe en particulier des plus faibles. Tout en s’engageant dans des situations précises et à propos de cas concrets, elle est attentive au fonctionnement des institutions, à leurs carences et à leur amélioration.

2. Même si elle se soucie avant tout des fins et des objectifs de l’action socio-politique, l’Eglise ne peut se désintéresser des moyens employés. La fin ne justifie pas les moyens. Il y a des chemins inadéquats par rapport à des fins, torture ou autres.

3. A l’encontre d’un angélisme mal venu, et tout en plaidant pour le dialogue et la conciliation, l’Eglise ne peut faire abstraction de la réalité souvent inéluctable des conflits sociaux. Elle perçoit les tensions entre les intérêts particuliers et l’intérêt général. Pratiquant une « éthique de responsabilité » (Max Weber), elle plaidera pour le compromis qui n’est pas synonyme de compromission.

4. Tout en valorisant l’esprit d’initiative, créateur d’emplois et de richesse, l’Eglise se souciera d’un juste partage et du respect de la nature tout entière, créée par Dieu. Elle ne pourra pas accepter qu’un petit groupe de personnes ou de peuples accumule toutes les richesses. Elle affirme le droit au travail qui fait partie de la dignité humaine. « L’homme est fait pour travailler comme l’oiseau pour voler » (Luther).

5. « Celui qui lutte contre le droit, lutte aussi contre Dieu […]. Si le droit disparaît, il ne reste que des bêtes sauvages » (Luther). L’Eglise valorisera en toute occasion le droit et se préoccupera du bon fonctionnement de la justice. Elle sait que le respect du droit local, national ou international s’accompagnera, le cas échéant, de certaines formes de contrainte. Même si on privilégiera, dans la mesure du possible, la non violence, le recours ultime à la force peut s’imposer parfois dans les relations internationales pour mettre fin à une situation inhumaine et violente antérieure.

6. Dans ses rapports avec les pouvoirs publics, l’Eglise ne pratiquera ni la soumission servile ni le dénigrement systématique. Elle témoignera son respect et son soutien aux autorités politiques, en particulier par l’intercession, mais elle n’oubliera pas les affirmations de Luther : « Le fait d’être un prédicateur public m’engage à exhorter un homme si, séduit pas le diable, il ne peut pas voir l’injustice qu’il commet […]. La sédition serait plutôt là où un prédicateur ne stigmatise pas les vices de l’autorité ».

7. De même qu’elle fait place en son propre sein, d’une manière ou d’une autre, à la participation de tous les fidèles au gouvernement de l’Eglise, l’Eglise s’engagera pour une participation effective de tous les citoyens aux processus de réflexion, de discernement et de décision pour éviter que l’autorité soit accaparée par quelques-uns.

V. Possibilités et limites de l’action socio-politique de l'Eglise.

1. Il n’est pas question de tirer « une politique chrétienne » de l’Ecriture sainte. L’Evangile que celle-ci transmet ne peut être réduit à des principes ou des valeurs au risque d’être transformé en idéologie. Etre fidèle aux textes bibliques ne consiste pas à les répéter, mais à les traduire et les vivre dans des situations nouvelles, étant entendu que la visée de l’Evangile peut se traduire par une pluralité d’options politiques.

2. L’Eglise peut s’exprimer de diverses manières. Prenant conscience de tout ce qui défigure l’homme ou d’une sacralisation indue des autorités ou des idéologies, elle fera entendre son cri de protestation, expression indispensable de la vigilance à laquelle elle est appelée. Elle proposera aussi des déclarations plus élaborées. Ce faisant, elle ne pourra pas faire l’économie d’une analyse sérieuse et bien informée des situations en cause, des mécanismes institutionnels, en faisant appel aux compétences nécessaires. Elle s’efforcera d’allier la rigueur de l’analyse et la ferveur de la proclamation de son message. Elle n’aura certes pas toujours des solutions techniques à proposer, c’est pourquoi ses déclarations n’indiqueront le plus souvent que des directions et des perspectives. Tout en proclamant l’Evangile et sa folie, elle fera appel à la raison que l’amour doit libérer pour qu’elle puisse s’exercer. Elle prendra parti sans devenir pour autant partiale ou partisane, sachant qu’une soi disante neutralité serait aussi une manière de s’engager.

3. L’action politique de l’Eglise se réalise aussi quand ses communautés deviennent de véritables lieux de rencontre entre hommes d’options politiques différentes et des lieux de ressourcement pour les chrétiens engagés dans l’action politique. Que des candidats de listes différentes puissent se retrouver, qu’ils puissent trouver des frères et des sœurs pour élargir leur horizon, qu’une action politique puisse s’ébaucher à l’aide d’une réflexion libérée de l’idéologie par la vérité de l’Evangile : n’est-ce pas la chance d’un espace ecclésial désireux de lier Evangile et engagement politique ?

4. L’Eglise ne peut se contenter d’exhorter les pouvoirs publics et les autres acteurs de la vie sociale. Par son action diaconale, ses lieux d’accueil pour les personnes fragiles ou marginales, par ses initiatives qui ont souvent précédé l’action des pouvoirs publics, elle s’engagera pour le bien-être des hommes et de la cité.

V. La pratique politique du chrétien

1. « Il n’y a jamais eu de saint qui ne se soit préoccupé de politique ou d’économie » (Luther). Le chrétien s’engagera dans le service socio-politique, parce qu’il est homme, et qu’être homme c’est aussi servir les autres. Il s’engagera aussi au nom de sa foi et de l’appel que Dieu lui adresse. « Nous avons l’ordre absolu d’agir dans le relatif » (Théo Preiss). Mais il n’identifiera pas foi et engagement politique. Seul Dieu est absolu et seule la foi sauve.

2. « Dieu aime toute l’humanité. Le chrétien ne saurait exclure une catégorie ou se consacrer à un seul groupe social. Il a cependant un souci particulier des pauvres, des opprimés, des marginaux, des minorités et des sans voix. Il lutte contre tout comportement asocial ou égoïste, contre tout privilège de caste, de race, de sexe ou de parti. Il veille à la vérité et à la transparence parce que le mensonge et la démagogie sont fréquents dans le domaine politique » (ECAAL, Fondements et implications de l’engagement politique des chrétiens et de l’Eglise).

3. Le chrétien s’efforcera de placer le combat politique sur le plan des idées et des programmes. Il respectera l’« adversaire » en tant que personne humaine et évitera la haine et le mépris.

4. « Dieu ayant créé la personne humaine à son image et lui ayant confié la gérance de la création, le chrétien se sait appelé à une gestion responsable des données de la nature. Les enjeux économiques, les idées et les structures – y compris celles des Eglises – doivent être mis au service des êtres humains et non l’inverse » (Ibid.)

5. « Membre du corps du Christ, chaque chrétien (et pas uniquement ceux qui y remplissent une fonction officielle) engage l’Eglise » (Ibid.) Sa manière de s’engager sera un témoignage ou un contre témoignage à l’égard de l’Evangile, dont la proclamation est la raison d’être de l’Eglise.